L’affaire Pages Jaunes (2e partie)

Cet article fut initialement publié sur DomainesInfo.fr, le 2 avril 2008.

En 1996 et 1997, Xentral enregistrait pagesjaunes.com et pagesjaunes.net. En 2000, Pages Jaunes engageait une bataille juridique qui allait apporter une remarquable contribution au droit des marques et des noms de domaine. DomainesInfo.fr revient sur cette affaire dans un dossier spécial en trois parties.

La chronologie indicative que nous avons dressée dans la première partie de ce dossier a fait apparaître qu’entre le milieu de l’année 2000 et le début de l’année 2008, trois types de procédures ont été engagés par les litigants :

La première est une procédure UDRP conduite devant le Centre d’Arbitrage et de Médiation de l’OMPI engagée par la société France Telecom (devenue Pages Jaunes SA) contre le titulaire des noms de domaine pagesjaunes.com et pagesjaunes.net (I) ;

La seconde est une procédure judiciaire menée devant le Tribunal de grande instance et la Cour d’appel de Paris à l’initiative de la société Prodis (qui fait suite à la société Les Pages Jaunes Francophones, étant précisé que Prodis sera elle-même succédée par la société Xentral) (II) ;

la troisième, menée devant les autorités communautaires (l’Office d’Harmonisation pour le Marché Intérieur ou OHMI et le Tribunal de Première Instance des Communautés Européennes ou TPICE) concerne la question de l’enregistrement de la marque « Pagesjaunes.com » par Xentral (III).

Nous poursuivrons aujourd’hui l’analyse des aboutissants de cette bataille juridique :

II – La procédure devant les juridictions parisiennes

France Telecom n’ayant pas obtenu gain de cause en UDRP, Prodis redoute que la société française engage à son encontre une procédure judiciaire devant les juridictions françaises, d’autant que la commission administrative invitait les parties à faire trancher leur litige devant les juridictions « ordinaires ».

A/ La stratégie de Prodis…

Ainsi, Prodis anticipe et introduit, devant le Tribunal de grande instance de Paris, ce qu’il est convenu d’appeler une action déclaratoire. Elle explique en effet qu’elle « souhaite pouvoir exploiter ses noms de domaine dans le cadre d’un grand portail consacré à tous les annuaires de tous les pays francophones (mais) que France Telecom lui refuse toute exploitation commerciale de ses noms de domaine ».

Elle demande aux juges parisiens de constater qu’elle détient légitimement les noms de domaine pagesjaunes.com et pagesjaunes.net, et ce en vertu de la décision rendue par la commission administrative, à laquelle France Telecom aurait acquiescé au sens des articles 408 et suivants du Code de procédure civile.

Par ailleurs, le dépôt, par France Telecom, des marques Pages Jaunes, serait frauduleux au motif que le déposant aurait tenté d’obtenir un droit privatif sur la traduction de la marque « Yellow Pages » qui, par dégénérescence, aurait perdu tout caractère distinctif. Enfin, les marques de France Telecom encourraient la nullité pour leurs caractères génériques et descriptifs.

B/ … inefficace devant les juridictions parisiennes

Dans son jugement du 14 mai 2003, le Tribunal de grande instance a rejeté l’ensemble des demandes formulées par Prodis qui a interjeté appel.

Le 30 mars 2005, la Cour d’appel de Paris rend un arrêt parfaitement confirmatif.

Elle devait rejeter l’argument de Prodis selon lequel France Telecom aurait acquiescé à la décision UDRP au sens de l’article 408 du Code de procédure civile, de sorte que ses droits sur les noms de domaine pagesjaunes.com et pagesjaunes.net ne pouvaient plus être contestés. Le procédé put paraître ingénieux, mais il convient de rappeler, d’une part, qu’une procédure UDRP (menée ou non à son terme) n’exclut en rien la compétence du juge judiciaire, d’autre part qu’une décision UDRP n’est pas assimilable à un jugement, ni même à une sentence arbitrale [1].

Pour écarter toute idée d’acquiescement, les juges de la Cour d’appel s’en rapportent à la décision UDRP en faisant remarquer que la commission avait elle-même « souligné la portée limitée de sa décision en réservant l’application par les juridictions françaises du droit français des marques ». La Cour ajoute utilement que « l’acquiescement doit résulter d’actes ou d’un comportement démontrant avec évidence et sans équivoque l’intention de la partie à laquelle il est opposé d’accepter la décision intervenue ». Elle conclut en disant « qu’il ne saurait être déduit de l’absence de recours de la société France Telecom à l’encontre de la décision du tribunal arbitral [comprendre la commission administrative] la reconnaissance des droits de la société Prodis sur ces noms de domaine ».

En outre, la Cour d’appel rejette l’argument de Prodis selon lequel les marques « Pages Jaunes » auraient été déposées frauduleusement. Elle juge également que lesdites marques n’encourent ni la nullité pour défaut de distinctivité, ni la déchéance pour dégénérescence.

En revanche, il est intéressant d’observer qu’elle condamne Prodis à verser à Pages Jaunes la somme de 20.000 euros pour procédure abusive. Selon elle, « le caractère contradictoire de [son] argumentation [...], dans le but d’acquérir une marque communautaire constituée par un signe quasi-identique à celui dont elle conteste la validité devant les juridictions nationales, suffit à établir sa mauvaise foi dans l’engagement et la conduite de la présente instance ».

Ainsi, selon la Cour d’appel, la procédure devant les juridictions parisiennes aurait été initiée par Prodis non seulement dans le but de légitimer l’enregistrement des deux noms de domaine disputés, mais également pour renforcer sa demande d’enregistrement de marque communautaire Pagesjaunes.com devant l’OHMI.

Pour aller plus loin

[1] Cela avait été jugé très clairement dans le fameux arrêt « Miss France », rendu par la 4e chambre C de la Cour d’appel de Paris.

COSHIELD : la portée de l’UDRP face aux litiges de marque

Tous les litiges mettant en cause une marque et un nom de domaine ne relèvent pas du cybersquatting. Dans l’affaire Polyco Healthline Limited v. David Beatson (OMPI, affaire n° D2026-1893), l’expert a rejeté la plainte dirigée contre coshield.com, utilisé depuis 2020 pour commercialiser des équipements de protection individuelle dans le secteur même où la plaignante exploite sa marque SHIELD depuis 1997, et malgré un accord transactionnel conclu entre les parties en 2021. La décision se joue sur le moment de l’acquisition : créé en 2014, le nom de domaine semble avoir changé de mains en mai 2020, au début de la pandémie de COVID-19, et l’association de « Co » et de « Shield » pouvait décrire l’activité plutôt que viser Polyco. La preuve étant « finely balanced », la mauvaise foi n’a pas été établie. L’article examine pourquoi contrefaçon de marque et cybersquatting sont deux chemins qui ne se confondent pas.

23 August 2026
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À partir d’un corpus de 102 décisions extrajudiciaires portant sur 130 noms de domaine visant des clubs de football, l’article montre que le cybersquatting a changé de nature : le nom de domaine n’est plus seulement l’objet de l’appropriation abusive, il est devenu l’infrastructure de fraudes élaborées — fausses billetteries, boutiques de contrefaçons, phishing, usurpation d’identité. L’étude détaille la composition des noms litigieux (47,7 % de reproductions à l’identique, 49,2 % d’associations avec des termes tels que official, tickets, shop ou jersey), la prédominance du .com (66,2 %) et l’évolution des usages sur vingt-cinq ans. Elle souligne les limites de l’UDRP, qui permet le transfert mais ni les dommages-intérêts ni les mesures préventives, et propose une stratégie en trois lignes de défense : enregistrements essentiels, combinaisons critiques prioritaires et surveillance active, complétées par les mécanismes de blocage et le monitoring du Web3.

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Ruée et répartition : la cartographie sectorielle du Reveal Day 2026

Le 7 octobre 2026, l'ICANN a publié les candidatures du premier cycle de nouveaux gTLDs ouvert depuis 2012 : 1 614 candidatures principales, portant sur 986 gTLDs distincts et déposées par 480 entités. C'est moins qu'en 2012 (1 930 candidatures pour 1 409 gTLDs), alors que les frais d'évaluation atteignent désormais 227 000 dollars, mais la concurrence est plus vive : 55 % des candidatures sont en conflit, contre 39 % en 2012. Le rattachement de chaque gTLD à un secteur révèle une demande portée par le numérique. L'intelligence artificielle est le secteur le plus disputé, .AGENT réunissant treize candidats, et les grands acteurs de l'IA ont verrouillé leurs propres noms. Les marques répondent présent avec mesure : 333 candidatures .BRAND, soit une sur cinq, dont neuf seulement françaises. Les territoires, si visibles en 2012, se font discrets, tandis que des niches s'affirment, comme la santé ou les professions, avec notamment une candidature communautaire .AVOCAT. Pour les titulaires de marques, l'urgence est de vérifier la liste avant l'ouverture des objections, le 17 novembre 2026.

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Abus du DNS : comment relier les noms de domaine d'un même acteur ?

Le 18 août 2026, l'ICANN a soumis à consultation publique le rapport initial de son processus d'élaboration de politique sur l'atténuation des abus du DNS (PDP 1). Parmi ses propositions figurent les Associated Domain Checks : lorsqu'un registrar traite un signalement d'abus, il devrait aussi examiner les autres noms de domaine du même client. Dans ses commentaires du 25 septembre 2026, le Centre d'arbitrage et de médiation de l'OMPI soutient l'approche mais en souligne la limite principale : les vérifications s'arrêtent au portefeuille d'un seul registrar. Les acteurs malveillants le savent et dispersent leurs enregistrements entre plusieurs prestataires, ce qui entrave la jonction des procédures UDRP. L'OMPI propose d'explorer des mécanismes inter-registrars sans préciser quelles données permettraient le rapprochement. L'article suggère que les moyens de paiement, pseudonymisés, pourraient jouer ce rôle de dénominateur commun, tout en reconnaissant leurs limites (cartes prépayées, fraude, multiplicité des moyens) : un indice plutôt qu'une preuve. On passe ainsi d'une logique « un domaine, une enquête » à une logique de réseau.

28 September 2026
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Article Information

Author

Emmanuel Gillet

Publication Date

2 April 2008

Jurisdiction

Related Decision(s)

Cour d’appel de ParisProdis c/ France Telecom (pagesjaunes.com, pagesjaunes.net)2005-03-30
Tribunal de grande instance de ParisProdis c/ France Telecom (action déclaratoire)2003-05-14
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