L’Inde lutte pour la protection de ses indications géographiques

Cet article fut initialement publié sur DomainesInfo.fr, le 18 octobre 2006.

Dans une décision PARL relative à des noms de domaine comportant la dénomination « Darjeeling », l’OMPI tranche un conflit homonymique qui, en réalité, pourrait contenir une dimension économique et politique.

Le différend [1] oppose l’établissement public indien Tea Board – créé en 1953 et ayant pour activité la promotion du thé, notamment celui produit dans la région de Darjeeling – à la société française Delta Lingerie – propriétaire, depuis 1995, d’une marque enseigne « Darjeeling » enregistrée dans de nombreux pays.

La société défenderesse est également titulaire des noms de domaine litigieux darjeeling.tm.fr et darjeeling.fr qu’elle a enregistrés respectivement les 11 juin 1997 et 3 juillet 2001.

Un conflit homonymique évident

Si l’antériorité de l’existence et de l’exploitation du terme « darjeeling » pour dénommer du thé provenant de cette région de l’Inde est incontestable, il faut ajouter que la bonne foi de la société défenderesse l’est tout autant.

C’est ici l’occasion de rappeler que les procédures de règlement des litiges relatifs aux noms de domaine (UDRP ou, en l’espèce, PARL [2]) sont adoptées uniquement dans un esprit de lutte contre les enregistrements abusifs. Autrement dit, contre les pratiques qui, incontestablement réalisées de mauvaise foi, portent atteinte aux droits que peuvent détenir des tiers sur une marque (au sens anglo-saxon du terme, y compris, donc, les marques non enregistrées).

De fait, ne sont généralement qualifiées de cybersquatting que les situations dans lesquelles la mauvaise foi apparaît comme évidente aux yeux des experts.

Or, en l’espèce, la bonne foi de la société défenderesse, titulaire de nombreux droits de propriété intellectuelle depuis plusieurs années, ne saurait être remise en cause, de sorte que la procédure diligentée contre la société Delta Lingerie nous apparaît quelque peu « agressive ». La mauvaise foi n’ayant pas été reconnue et l’existence de droits et intérêts légitimes apparaissant évidente, le transfert des noms de domaine n’a pas été admis par l’expert.

On peut dès lors s’interroger sur le point de savoir si cette procédure PARL ne participe pas d’une politique de protection des indications géographiques qui dépasserait le seul cadre des noms de domaine.

Un contexte juridique dépassant le cadre des noms de domaine

Les acteurs économiques et juridiques indiens ont depuis longtemps pris la mesure de l’importance des propriétés intellectuelles et il se pourrait que la décision rapportée s’inscrive dans un large mouvement de protection des biens intellectuels, et spécialement des indications géographiques.

Certains [3] s’inquiètent du fait que les indications géographiques de l’Inde ne bénéficieraient pas de l’effectivité d’une protection pourtant garantie, en principe, par l’Accord sur les Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce (ADPIC) qui intègre depuis 1994 des règles relatives à la propriété intellectuelle dans le système commercial multilatéral de l’OMC. Or, les ADPIC prévoient la protection des indications géographiques dont se prévalent les producteurs indiens.

Selon l’industrie indienne, le thé issu de la province de Darjeeling bénéficie d’une tradition séculaire et d’une renommée mondiale qui devrait lui valoir une large protection, d’ailleurs renforcée par l’existence de marques déposées et enregistrées dans de nombreux pays. Elle dénonce ainsi un décalage entre la réalité économique et l’inefficacité des règles de droit supposées protéger certaines indications géographiques (les vins et spiritueux, par exemple, bénéficieraient d’une protection plus efficace).

Il faut bien avouer que les procédures de règlement des litiges relatifs aux noms de domaine ne sont pas adaptées à ce type de situations qui, en plus du caractère homonymique évident, présentent des motifs économiques et politiques manifestes.

Pour aller plus loin

[1] OMPI, DFR2006-0003, Tea Board, India contre Delta Lingerie, 17 août 2006.

[2] Procédures Alternatives de Règlement des Litiges pour les noms de domaine .FR.

[3] Kasturi Das, International Protection of India’s Geographical Indications with Special Reference to « Darjeeling » Tea, The Journal of World Intellectual Property, Volume 9, Page 459 – September 2006.

Le règlement (UE) 2023/2411 du Parlement européen et du Conseil du 18 octobre 2023 relatif à la protection des indications géographiques des produits artisanaux et industriels

Adopté le 18 octobre 2023 et publié au Journal officiel le 27 octobre, le règlement (UE) 2023/2411 crée le premier cadre européen de protection des indications géographiques pour les produits artisanaux et industriels. L'article présente le nouveau régime : critères d'éligibilité exigeant un lien démontrable entre le produit et son aire géographique ainsi que des qualités spécifiques, procédure d'enregistrement, et registre dédié apportant de la transparence aux producteurs comme aux consommateurs. Il replace la réforme dans une perspective mondiale — avec un parallèle avec le système indien, qui protège depuis 2005-2006 des tissus traditionnels comme l'ikat de Pochampalli ou les saris de Chanderi — et économique, le marché des IG étant évalué à quelque 77 milliards d'euros. Il conclut sur l'enforcement : comme les marques, les IG artisanales et industrielles seront confrontées à la contrefaçon sur les places de marché, les réseaux sociaux et les noms de domaine, et leurs organismes gestionnaires devront de vraies stratégies de protection en ligne.

10 November 2023
Initially published on iptwins.com

Le cybersquatting des indications géographiques : le cas « Gorgonzola »

Le combat du Consorzio per la Tutela del Formaggio Gorgonzola contre le cybersquatting dresse un tableau instructif : deux défaites initiales sur gorgonzola.city (OMPI D2017-0253) et gorgonzola.club (D2017-0554), puis une victoire sur gorgonzola.blue (D2021-0722, 30 mai 2021). L'article s'appuie sur cette trilogie pour exposer les difficultés structurelles des indications géographiques dans la procédure UDRP. Certaines commissions, soutient-il, font preuve d'une réelle naïveté face aux récits de bonne foi des cybersquatteurs, et territorialisent indûment le mécanisme — comme si la réputation d'une AOP s'arrêtait aux frontières de sa région d'origine, alors que la notoriété du produit dépasse souvent largement celle du lieu. La victoire gorgonzola.blue montre pourtant qu'une analyse factuelle minutieuse peut percer les prétentions douteuses. En attendant une réforme donnant aux IG un statut explicite dans l'UDRP, l'article appelle à la vigilance des consortiums comme des panélistes.

10 June 2021
Initially published on iptwins.com

Ruée et répartition : la cartographie sectorielle du Reveal Day 2026

Le 7 octobre 2026, l'ICANN a publié les candidatures du premier cycle de nouveaux gTLDs ouvert depuis 2012 : 1 614 candidatures principales, portant sur 986 gTLDs distincts et déposées par 480 entités. C'est moins qu'en 2012 (1 930 candidatures pour 1 409 gTLDs), alors que les frais d'évaluation atteignent désormais 227 000 dollars, mais la concurrence est plus vive : 55 % des candidatures sont en conflit, contre 39 % en 2012. Le rattachement de chaque gTLD à un secteur révèle une demande portée par le numérique. L'intelligence artificielle est le secteur le plus disputé, .AGENT réunissant treize candidats, et les grands acteurs de l'IA ont verrouillé leurs propres noms. Les marques répondent présent avec mesure : 333 candidatures .BRAND, soit une sur cinq, dont neuf seulement françaises. Les territoires, si visibles en 2012, se font discrets, tandis que des niches s'affirment, comme la santé ou les professions, avec notamment une candidature communautaire .AVOCAT. Pour les titulaires de marques, l'urgence est de vérifier la liste avant l'ouverture des objections, le 17 novembre 2026.

9 October 2026
Initially published on iptwins.com

Abus du DNS : comment relier les noms de domaine d'un même acteur ?

Le 18 août 2026, l'ICANN a soumis à consultation publique le rapport initial de son processus d'élaboration de politique sur l'atténuation des abus du DNS (PDP 1). Parmi ses propositions figurent les Associated Domain Checks : lorsqu'un registrar traite un signalement d'abus, il devrait aussi examiner les autres noms de domaine du même client. Dans ses commentaires du 25 septembre 2026, le Centre d'arbitrage et de médiation de l'OMPI soutient l'approche mais en souligne la limite principale : les vérifications s'arrêtent au portefeuille d'un seul registrar. Les acteurs malveillants le savent et dispersent leurs enregistrements entre plusieurs prestataires, ce qui entrave la jonction des procédures UDRP. L'OMPI propose d'explorer des mécanismes inter-registrars sans préciser quelles données permettraient le rapprochement. L'article suggère que les moyens de paiement, pseudonymisés, pourraient jouer ce rôle de dénominateur commun, tout en reconnaissant leurs limites (cartes prépayées, fraude, multiplicité des moyens) : un indice plutôt qu'une preuve. On passe ainsi d'une logique « un domaine, une enquête » à une logique de réseau.

28 September 2026
Initially published on iptwins.com

Article Information

Author

Emmanuel Gillet

Publication Date

18 October 2006

Jurisdiction

Industry

Related Decision(s)

DFR2006-0003Centre d’arbitrage et de médiation de l’OMPITea Board, India contre Delta Lingerie2006-08-17
Please select listing to show.

Filter articles

Filter for Topics
Filter for Industries
Filter for Jurisdictions