UDRP : peut-il y avoir prescription ?

Cet article fut initialement publié sur DomainesInfo.fr, le 5 juillet 2011.

Existe-t-il un délai à partir duquel le titulaire d’une marque ne pourrait plus agir en UDRP ? Éléments d’analyse.

Les premières vagues d’enregistrement de noms de domaine ont eu lieu dans le milieu des années 1990. Les principes UDRP et leurs règles d’application, pour leur part, ont été adoptés à la toute fin de l’année 1999 ; ils demeurent inchangés depuis. En conséquence, on peut légitimement supposer que le nombre de noms de domaine âgés de 10 ans ou plus est en augmentation.

Se pose alors la question de savoir si l’action en UDRP est limitée dans le temps ; existe-t-il un délai de prescription qui rendrait le demandeur irrecevable car forclos ? En d’autres termes, le titulaire d’une marque peut-il engager une procédure UDRP un an, cinq ans, dix ans, voire vingt ans après l’enregistrement ou le renouvèlement du nom de domaine litigieux ?

En observant la jurisprudence UDRP, deux tendances opposées semblent se dégager.

I. L’absence de délai pour agir

Un grand nombre de décisions illustrent cette tendance, semble-t-il majoritaire [1]. Elles soutiennent que le titulaire d’une marque est habilité à agir en UDRP sans contrainte de délai.

L’idée maîtresse repose sur le fait que les principes UDRP et les règles de procédure ne prévoient aucune limite dans le temps pour agir. L’argument est suffisamment fort pour convaincre certains experts de prononcer une décision de transfert, même lorsqu’ils se disent tourmentés par le fait que le demandeur ait attendu plusieurs années avant d’engager une procédure [2].

L’argument contraire du défendeur, tendant à faire valoir que le demandeur, dans son inertie, aurait abandonné ses droits ou toléré l’enregistrement et l’utilisation du nom de domaine, ne suffit pas à faire disparaître la mauvaise foi du défendeur dès lors que celle-ci est démontrée [3]. Par ailleurs, l’inaction prolongée du titulaire de la marque ne saurait être considérée comme une tolérance ou un acquiescement [4].

C’est ainsi que des noms de domaine ont pu être transférés plus de dix ans après leur enregistrement, certains reproduisant ou imitant des marques notoires [5] ou jouissant d’une notoriété moindre [6].

II. L’obligation d’agir dans un délai raisonnable

Une autre tendance, semble-t-il minoritaire, laisse entendre qu’il existerait un délai après lequel l’action UDRP serait inefficace.

Plusieurs arguments viennent appuyer cette solution. Le premier est fondé sur ce que l’on convient d’appeler un droit à la tranquillité : le titulaire d’un nom de domaine peut légitimement prétendre à poursuivre l’utilisation paisible d’un nom de domaine plusieurs années après son enregistrement.

Le second argument découle du premier. Il repose sur une analogie avec le droit des marques. Dans certains pays, la législation prévoit une forclusion par tolérance, notion selon laquelle le titulaire d’une marque ne peut plus agir contre une personne ayant utilisé cette marque depuis un certain laps de temps ; une fois ce délai dépassé, on dit alors du demandeur qu’il est forclos. Cette idée a été explicitement soulevée par un panel d’experts dans une décision UDRP : après avoir constaté que le demandeur avait attendu neuf ans et demi pour engager la procédure, le panel exposait que « dans certains systèmes juridiques, comme par exemple en Suisse, un demandeur qui poursuit une personne pour violation de propriété intellectuelle, après une si longue période, peut être considéré comme ayant renoncé à ses droits » [7].

Cette solution, régulièrement soutenue par le titulaire du nom de domaine en réponse au demandeur, a été appliquée à plusieurs reprises. Elle peut d’ailleurs jouer un rôle significatif sur l’issue de la procédure car le temps agit sur la démonstration de la mauvaise foi, comme en atteste la décision D2003-0447 selon laquelle le fait d’avoir attendu onze ans pour engager une procédure rend plus difficile, pour le demandeur, la preuve de l’absence d’intérêt légitime du défendeur et la mauvaise foi de ce dernier [8]. En d’autres termes, il serait plus difficile de prouver la mauvaise foi lorsque le nom de domaine a été enregistré plusieurs années auparavant.

Le 17 novembre 2010, un panel d’experts est allé plus loin en refusant tout simplement le transfert du nom de domaine litigieux au motif que le demandeur avait trop tardé, six ans après l’enregistrement, pour engager une procédure [9]. Une telle solution contraint les titulaires de marque à agir dans un délai raisonnable.

Conclusion

À la question « Existe-t-il un délai à partir duquel le titulaire d’une marque ne pourrait plus agir en UDRP ? », la jurisprudence UDRP n’offre pas, à l’heure actuelle, de réponse unique. Une telle situation est source d’une insécurité juridique. Une modification des règles de procédure UDRP pourrait mettre fin à cette situation instable.

Dans ce contexte, on ne peut que conseiller aux détenteurs de marques de surveiller les enregistrements de noms de domaine afin d’être avertis dès qu’un tiers dépose, volontairement ou involontairement, un nom susceptible de porter atteinte à leur marque.

Pour aller plus loin

[1] D2006-0560, Tom Cruise v. Network Operations Center / Alberta Hot Rods, July 5, 2006 ; D2006-0642, General Conference Corporation of Seventh-day Adventists v. Walter McGill, dba Creation 7th Day Adventist Church, Creation (7th Day Adventist) Ministries, Creation Ministries and Creation Seventh Day Adventist Church, Creation 7th Day Adventist Church, July 21, 2006 ; D2009-1180, Laufer Media, Inc. v. Oakwood Services, Inc., October 24, 2009 ; D2010-0831, The Clorox Company v. Domains for sale, dba Netegg, August 13, 2010 ; D2006-0950, Those Characters From Cleveland Inc. v. User51235 (38so92lf@whois-privacy.net), October 10, 2006.

[2] D2009-1180, Laufer Media, Inc. v. Oakwood Services, Inc., October 24, 2009.

[3] D2006-0642, précité.

[4] D2001-0535, Churrascaria Porcão Ltda. v. Prime Products International, Inc., July 6, 2001.

[5] D2006-0560, précité.

[6] D2006-0950, précité.

[7] D2008-0751, Dogan Gazetecilik A.S. v. Internet Amele Birligi, August 27, 2008.

[8] D2003-0447, The E.W. Scripps Co. v. Sinologic Industries, July 1, 2003.

[9] NAF 1349045, The New York Times Company v. Name Administration Inc. (BVI), November 17, 2010.

COSHIELD : la portée de l’UDRP face aux litiges de marque

Tous les litiges mettant en cause une marque et un nom de domaine ne relèvent pas du cybersquatting. Dans l’affaire Polyco Healthline Limited v. David Beatson (OMPI, affaire n° D2026-1893), l’expert a rejeté la plainte dirigée contre coshield.com, utilisé depuis 2020 pour commercialiser des équipements de protection individuelle dans le secteur même où la plaignante exploite sa marque SHIELD depuis 1997, et malgré un accord transactionnel conclu entre les parties en 2021. La décision se joue sur le moment de l’acquisition : créé en 2014, le nom de domaine semble avoir changé de mains en mai 2020, au début de la pandémie de COVID-19, et l’association de « Co » et de « Shield » pouvait décrire l’activité plutôt que viser Polyco. La preuve étant « finely balanced », la mauvaise foi n’a pas été établie. L’article examine pourquoi contrefaçon de marque et cybersquatting sont deux chemins qui ne se confondent pas.

23 August 2026
Initially published on iptwins.com

Clubs de football et cybersquatting : quand le nom de domaine devient l’infrastructure de l’abus

À partir d’un corpus de 102 décisions extrajudiciaires portant sur 130 noms de domaine visant des clubs de football, l’article montre que le cybersquatting a changé de nature : le nom de domaine n’est plus seulement l’objet de l’appropriation abusive, il est devenu l’infrastructure de fraudes élaborées — fausses billetteries, boutiques de contrefaçons, phishing, usurpation d’identité. L’étude détaille la composition des noms litigieux (47,7 % de reproductions à l’identique, 49,2 % d’associations avec des termes tels que official, tickets, shop ou jersey), la prédominance du .com (66,2 %) et l’évolution des usages sur vingt-cinq ans. Elle souligne les limites de l’UDRP, qui permet le transfert mais ni les dommages-intérêts ni les mesures préventives, et propose une stratégie en trois lignes de défense : enregistrements essentiels, combinaisons critiques prioritaires et surveillance active, complétées par les mécanismes de blocage et le monitoring du Web3.

17 July 2026
Initially published on iptwins.com

Abus du DNS : comment relier les noms de domaine d'un même acteur ?

Le 18 août 2026, l'ICANN a soumis à consultation publique le rapport initial de son processus d'élaboration de politique sur l'atténuation des abus du DNS (PDP 1). Parmi ses propositions figurent les Associated Domain Checks : lorsqu'un registrar traite un signalement d'abus, il devrait aussi examiner les autres noms de domaine du même client. Dans ses commentaires du 25 septembre 2026, le Centre d'arbitrage et de médiation de l'OMPI soutient l'approche mais en souligne la limite principale : les vérifications s'arrêtent au portefeuille d'un seul registrar. Les acteurs malveillants le savent et dispersent leurs enregistrements entre plusieurs prestataires, ce qui entrave la jonction des procédures UDRP. L'OMPI propose d'explorer des mécanismes inter-registrars sans préciser quelles données permettraient le rapprochement. L'article suggère que les moyens de paiement, pseudonymisés, pourraient jouer ce rôle de dénominateur commun, tout en reconnaissant leurs limites (cartes prépayées, fraude, multiplicité des moyens) : un indice plutôt qu'une preuve. On passe ainsi d'une logique « un domaine, une enquête » à une logique de réseau.

28 September 2026
Initially published on iptwins.com

DNS et Web3 : comment éviter d'importer le cryptosquatting dans le DNS ?

Le DNS et les systèmes de nommage alternatifs fondés sur la blockchain se rapprochent, avec des projets comme .BLOCKCHAIN ou le cryptoTLD .ROBOT qui visent à exploiter la même chaîne dans les deux univers. En août 2026, le Technical Study Group de l'ICANN a publié un rapport initial sur l'intégration des gTLD avec ces systèmes, fondé sur un principe « string + controller » : un même nom doit rester sous le même contrôle d'un système à l'autre, avec un statut synchronisé. En septembre 2026, le SSAC a soutenu cette synchronisation tout en relevant que l'application de l'UDRP et de l'URS devient délicate lorsqu'un titulaire n'existe que dans un système alternatif, sans données d'enregistrement classiques. Le Centre d'arbitrage et de médiation de l'OMPI rappelle que le cybersquatting y est déjà répandu : reporter automatiquement ces noms dans le DNS reviendrait à importer des atteintes existantes. Les titulaires de marques ont donc besoin de mécanismes de protection équivalents, notamment pour empêcher l'activation de noms contrefaisants, comme l'a amorcé l'adhésion d'Unstoppable Domains à GlobalBlock.

24 September 2026
Initially published on iptwins.com

Article Information

Author

Emmanuel Gillet

Publication Date

5 July 2011

Jurisdiction

Industry

Related Decision(s)

1349045National Arbitration ForumThe New York Times Company v. Name Administration Inc. (BVI)2010-11-17
D2008-0751Centre d’arbitrage et de médiation de l’OMPIDogan Gazetecilik A.S. v. Internet Amele Birligi2008-08-27
D2003-0447Centre d’arbitrage et de médiation de l’OMPIThe E.W. Scripps Co. v. Sinologic Industries2003-07-01
Please select listing to show.

Filter articles

Filter for Topics
Filter for Industries
Filter for Jurisdictions